MOZART ET L’OPERA

Un audio-texte de Laurent Mazliak

Comme pour tout exposé qui se respecte, je voudrais commencer par signaler combien le titre couvre un sujet dont l’ampleur ne permet guère dans le temps imparti de faire le tour. On pourrait en effet parler pendant de longues heures des rapports multiples que Mozart a entretenu avec l’art lyrique. De ce fait, je vais par la force des choses ne dire ici que des considérations assez générales, mais qui devraient vous permettre, surtout si vous n’êtes pas familiers avec le sujet, d’avoir une idée des raisons qui font de ce compositeur l’un des jalons essentiels de l’histoire de l’Opéra. Je signale de suite que j’indiquerai à la fin de mon exposé une petite bibliographie afin que les personnes intéressées puissent approfondir ce que je ne vais ici qu’esquisser. Par ailleurs, comme le plus important est naturellement d’écouter Mozart plus que d’en parler, j’ai essayé de mettre dans le courant de cette conférence un maximum d’extraits de l’œuvre lyrique du compositeur.

 

            Comme chacun sait, Mozart a eu une vie courte; il est mort en 1791 à 35 ans. Il a été un compositeur prolifique, travaillant avec une rapidité vertigineuse et laissant dans cet œuvre immense des réalisations qui couvrent pour ainsi dire l’ensemble des genres musicaux. Dans ce massif se dégagent cependant deux formes qu’il aura marquées plus radicalement de son empreinte: le concerto pour piano et l’Opéra. De ces deux genres, on peut en effet affirmer qu’il y a la période « avant » et la période « après » Mozart. Pour immédiatement illustrer ceci, voilà comment on écrivait l’Opéra avant Mozart:

 

Extrait de Rinaldo de Haendel

 

et voilà comment on l’a écrit après

 

Extrait du Freischütz de Weber

 

Entre 1767 et 1791, Mozart a écrit 27 opéras, d’ampleur et d’importance très variables. Voici les principaux:

 

La Finta Semplice, 1768

Mitridate, re di Ponto, 1770

La Betulia Liberata, 1771

Il Re Pastore, 1775

Idomeneo, 1781

Die Entführung aus dem Serail (L’enlèvement au Sérail), 1782

Le Nozze di Figaro (Les Noces de Figaro), 1786

Don Giovanni, 1787

Cosi fan tutte, 1790

Die Zauberflöte (La Flûte Enchantée), 1791

La Clemenza di Tito, 1791

 

 

 

            Le but de mon exposé est de montrer ce que Mozart a apporté en propre au genre, qui a permis de passer du premier au deuxième… J’ai choisi de m’appuyer sur trois axes principaux: la psychologie des personnages, l’introduction des ensembles vocaux et le travail d’orchestration.

 

 

1) La psychologie des personnages

 

Bien entendu, les compositeurs depuis Monteverdi (qu’on peut considérer comme « l’inventeur » de l’Opéra) ont toujours cherché à faire passer à travers la musique un certain tableau psychologique du personnage qui est sur scène. Mozart est cependant le premier à donner une telle importance à cette dimension, à la pousser à une telle extrêmité au point de véritablement chercher à travers la musique à donner une représentation complète de la psychologie du personnage dans ses contradictions et ses doutes, là où les autres auteurs s’étaient généralement limités à évoquer une sorte d’état d’esprit dans lequel se trouvent les différents personnages. Il est d’ailleurs admirable de voir à travers les exemples que je vais maintenant citer l’évolution créatrice du compositeur lui-même tout au long de sa carrière.

 

Les triois premiers extraits concernent des personnages masculins. Les hommes sont toujours restés dans l’Opéra mozartien des créatures plus monolithiques que les femmes, montrant une psychologie plus simple, et, partant, plus primaire.

 

            Le premier exemple est un personnage grossier et vulgaire: le compositeur est logique avec lui même et écrit une musique grossière.

 

Air d’Osmin, 1er acte, Die Entführung aus dem Serail

 

Le deuxième exemple, extrait de Don Giovanni, laisse percer le défi, l’ironie et l’égoïsme du personnage

 

Air de Don Giovanni, 1er acte

 

Le troisième personnage est Tamino de la Flûte Enchantée (donc une des dernières œuvres). On assiste « en direct » au cours de l’Opéra à la transformation du personnage du godelureau un peu mièvre du début (il faut à cette occasion rappeler que le premier acte de Tamino sur scène est de s’évanouir! Remarquez que les femmes chez Mozart ne sont, elles, jamais des oies blanches…)

 

Air de Tamino, 1er acte, Die Zauberflöte

 

à un homme qui se revêt vraiment d’une dignité princière

 

Extrait du Trio du 2ème acte, Die Zauberflöte

 

Du côté des personnages féminins, on trouve très rapidement des femmes dévorées par leur passion (jalousie, amour impossible…). Comparez ces deux extraits distants de 6 ans; d’abord une femme jalouse, assoiffée de revanche: le portait est encore rendu à grands traits, presque stylisé.

 

Air d’Elettra, Idomeneo

 

Alors que pour peindre les déchirements d’Elvire dans Don Giovanni, Mozart sort une impressionnante palette qui épouse tous les antagonismes de l’âme

 

Air d’Elvire, 2ème acte, Don Giovanni.

 

Il va sans dire que celle que Mozart traite royalement est la femme amoureuse. Peut être est-ce là l’instant de mentionner un des personnages les plus originaux de l’univers mozartien, le Chérubin des Noces de Figaro, un jeune adolescent joué par une femme, parce qu’elle permettait justement au compositeur de mieux modeler les bouleversements de cet âge: le premier air de Chérubin où il expose ses premiers émois amoureux avec une ardeur presque physique est à ce titre un joyau

 

Air de Cherubino, 1er acte, Le Nozze di Figaro

 

Revenons aux femmes… Ce qui caractérise la femme amoureuse de Mozart, c’est peut être avant tout qu’il la met systématiquement en position dominante: elle est celle qui est sûre de ses sentiments, là où les hommes peuvent être veules. Ecoutez l’extraordinaire sérénité de Suzanne chantant son amour pour Figaro

 

Air de Suzanna, 4ème acte, Le Nozze di Figaro

 

Même quand elle se sent trahie, la Comtesse garde sa foi intacte

 

Air de la Comtesse, 3ème acte, Le Nozze di Figaro

 

Même quand elle se sent délaissée, Pamina reste seule maîtresse de son cœur

 

Air de Pamina, 2ème acte, Die Zauberflöte

 

 

2) Les ensembles vocaux

 

 

Un autre grand apport mozartien est l’introduction d’ensembles, c’est à dire de moments où plusieurs personnages chantent en même temps. Il faut commencer par remarquer que seul l’Opéra permet ce genre de chose, car il n’est pas possible au théâtre de le réaliser sans « brouiller » le message. Mozart a eu assez tôt (en fait avec Idomeneo ) l’intuition de la puissance dramatique de tels moments. En effet, si plusieurs personnes chantent en même temps, et qui plus est des parties vraiment différentes (et pas seulement parallèles à la manière d’un chœur) avec éventuellement des textes différents, l’attention du spectateur se trouve écartelée entre ces différents sujets et il en arrive à ressentir presque « physiquement » la tension accumulée dans la scène en question. A partir d’Idomeneo, ce sera systématiquement par des ensembles que Mozart remplira les sommets dramatiques.

 

J’ai choisi quelques exemples pour l’illustrer. Pour commencer, l’exemple « historique », le premier véritable ensemble de l’histoire de l’Opéra. Il s’agit d’un quatuor dans le troisième acte d’Idomeneo. Deux amoureux qui vont être séparés chantent leur douleur, le père du jeune homme gémit la cruauté du sort en a parte et sur un troisième plan, une femme amoureuse éconduite rêve tout haut de vengeance.

 

Quatuor, 3ème acte, Idomeneo

 

Il y a aussi un Quatuor dans Don Giovanni et l’évolution entre les deux est proprement stupéfiante. Dans l’exemple précédent, les voix restent encore assez prisonnières les unes des autres; dans ce nouveau moment, où Don Giovanni essaie de faire croire à Anna et Ottavio qu’Elvire qui le poursuit est folle, les trois plans musicaux reflètent exactement la situation dramatique: Don Giovanni par exemple dialogue tantôt avec Elvire, tantôt avec Anna et Ottavio.

 

Quatuor, 1er acte, Don Giovanni

 

Encore plus étonnants peut être sont les moments où les personnages sont exactement interchangeables du point de vue de l’action dramatique mais où chacun pense en quelque sorte pour lui-même. Un merveilleux exemple est donné par le trio des Trois Dames de Die Zauberflöte où chacune des dames, face à Tamino évanoui, remarque sa beauté et rêve de s’en éprendre.

 

Trio, 1er acte, Die Zauberflöte

 

Pour terminer cette partie, il me faut mentionner l’un des moments les plus extraordinaires de tout l’art lyrique, où Mozart, provocateur génial, va réussir à écrire vingt minutes d’ensembles se succédant les uns aux autres dans un tourbillon qui coupe le souffle: un duo devient trio, puis quatuor, puis quintette… jusqu’à ce que huit personnages soient sur scène en même temps. Ce tour de passe-passe est situé dans le deuxième acte des Nozze di Figaro. La longueur du moment ne permet malheureusement pas de le passer entièrement; écoutez, par exemple, comment l’arrivée imprévue du jardinier transforme un quatuor en quintette…

 

Quatuor-Quintette, 2ème acte, Le Nozze di Figaro

 

3) L’orchestre mozartien

Dans le dernier volet de mon exposé, je voudrais dire quelques mots sur les orchestrations de Mozart. Intuitivement, le compositeur a très bien compris que l’efficacité dramatique est démultipliée si l’orchestre est utilisé non simplement comme accompagnateur mais comme une véritable seconde scène. Et on peut dire qu’un apport magistral mozartien a été d’introduire le drame dans l’orchestre. Pour schématiser, dans les Opéras de Mozart, il se passe la même chose sur le plateau et dans la fosse d’orchestre: les mêmes dialogues, les mêmes tensions, les mêmes ensembles, ce qui fait que l’attention du spectateur est sans cesse réalimentée d’un côté ou d’un autre. Ceci explique en grande partie l’exceptionnelle densité des œuvres lyriques de Mozart.

 

L’évolution dans l’écriture a fait privilégier de plus en plus les instruments à vent. Comparez par exemple ces extraits de l’Ouverture de Die Entführung aus dem Serail avec celle de La Clémence de Titus

 

Ouverture, Die Entführung aus dem Serail

 

Ouverture, Clémence de Titus

 

Comparez maintenant l’orchestration qui sous-tend la voix dans deux airs avec soprano. Dans Die Entführung aus dem Serail, l’orchestre reste encore assez sagement au service de celle-ci

 

Air de Constanza, 2ème acte, Die Entführung aus dem Serail

 

alors que dans Don Giovanni, il est rempli des mêmes tensions contradictoires qu’Anna (écoutez les dialogues entre les cordes graves et les vents)

 

Air d’Anna, 1er acte, Don Giovanni

Enfin, deux exemples pour illustrer comment Mozart a ciselé chaque partie de l’orchestre, dans le seul but de maintenir jusqu’à la dernière seconde (au sens propre puisqu’il s’agit de la conclusion de deux opéras), même après que les voix se sont tues, l’attention du spectateur. Dans ces deux extraits, écoutez les parties de second violon. D’abord le Finale de Don Giovanni

 

Finale, 2ème acte, Don Giovanni

 

puis celui de Die Zauberflöte

 

Finale, 2ème acte, Die Zauberflöte

 

Pour conclure ce tour d’horizon, j’aimerais vous illustrer sur un tout petit détail la puissance de l’art lyrique de Mozart. A la fin des Nozze di Figaro, le Comte est amené à demander pardon à la Comtesse. Celle-ci lui répond qu’elle l’accorde. Voici comment le Comte s’exprime

 

et voilà comment la Comtesse lui répond

 

Quand il s’est agi d’orchestrer, Mozart aurait pu (« dû »!) l’orchestrer ainsi, avec une conclusion majeure

 

Mais la Comtesse, même triomphante, est un être blessé dans son amour, et son pardon, bien que d’une sincérité absolue, se donne avec un œil humide. Aussi, dans la réponse de la Comtesse, Mozart « rompt la cadence », et par le merveilleux truchement du basson, amène une résolution en mode mineur.

 

Il faut comprendre que cette « petite » chose, répétée à l’infini à chaque seconde des opéras, est ce qui explique leur fascination et le souffle qui s’en dégage. Voici maintenant la version originale, et pour conclure en musique, tout le magnifique final des Nozze di Figaro.

 

Finale, 4ème acte, Le Nozze di Figaro

BIBLIOGRAPHIE

 

MOZART, B.et J.Massin, Fayard

MOZART, L’AMOUR, LA MORT, J-V.Hocquart, Lattès

GUIDE DES OPERAS DE MOZART, B.Massin, Fayard